Démocratie par la peur : quelques pistes pour résister intellectuellement

« Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes« : Macron, Poutine et consorts ont bien assimilé cette maxime de Machiavel. Heureusement, il reste au citoyen des pistes pour résister et construire sa pensée.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages, tableau de Caspar David Friedrich.

Gilets jaunes : 353 personnes blessées (dont 30 éborgnées), une répression digne d’un printemps arabe raté, la population choquée. Covid : décompte macabre du nombre de morts, privation de libertés au nom de la responsabilité (avec des arguments du type « vous pouvez tuer des gens en sortant de chez vous« ), flicage mutuel des citoyens entre eux, ambiance de trouille et de délation (lire notre article en trois parties sur le sujet). Rentrée 2022 : « fin de l’abondance et de l’insouciance » -c’est vrai qu’on se marrait tous les jours jusqu’ici-, crise énergétique. Et toujours, les pénuries de PQ.

Pendant ce temps, Xi Jinping assoit sa domination sur 1,4 milliard de Chinois et Vladimir Poutine, isolé, agite la menace de l’utilisation d’armes nucléaires dans sa guerre express ratée en Ukraine. Les mollahs répriment durement les manifestations en Iran. Votez pour moi, sinon c’est la guerre civile ! Ne vous mettez pas en travers de mon chemin, ou j’appuie sur le bouton rouge ! Attention, je vais frapper ! Entendez-vous le bruit des bottes ? La rhétorique de la peur s’empare à nouveau d’une bonne partie du monde, incluant le sacro-saint cénacle de la démocratie occidentale.

Les hommes méritent leur tyran : La Boétie l’avait compris il y a longtemps. Mais que peuvent faire les citoyens qui refusent ce jeu de la terreur et tiennent à garder le contrôle de leur âme, de leur raisonnement, et leur intégrité morale et intellectuelle ? Voici quelques pistes, que je pratique franchement, en tentant d’éviter les excès. L’objectif : retrouver une certaine indépendance comportementale et d’idées quand votre environnement tente de vous ramener à vos peurs ataviques.

Informez-vous

Premier conseil : informez-vous ! Encore faut-il définir ce que signifie s’informer. Informer, cela vaut dire aller à la recherche de l’information, et rassembler des informations sur un même sujet. Oui, les réseaux sociaux et les pure players sont utiles pour avoir un résumé des faits. Mais Facebook, LinkedIn, YouTube, etc. fonctionnent grâce à des algorithmes qui détectent ce que fait l’utilisateur pour lui proposer des contenus susceptibles de lui plaire ou de l’intéresser. En matière d’information, cela s’appelle la « bulle de filtres« , un concept développé par Eli Pariser. La conséquence majeure de ce contenu sur-mesure est un isolement intellectuel : vous tournez en rond en ne faisant que valider vos raisonnements antérieurs grâce aux nouvelles informations auxquelles vous accédez.

Il faut donc aller plus loin : consultez les médias que vous aimez, mais aussi ceux dont vous appréciez moins les contenus. Leurs contenus respectifs présenteront des différences et des ressemblances : elles vous permettront de comprendre ce qui relève de la ligne éditoriale du média et ce qui est tangible ou vraisemblable. Si l’information vous permet de voter, de façonner votre raisonnement et votre rapport au monde : informez-vous bien, multipliez les sources d’information pour confronter les versions, approfondissez les sujets qui vous semblent importants, et surtout ne vous contentez pas d’une tambouille prémâchée qui conforte simplement votre opinion préexistante.

N’ayez pas d’avis sur tout

Durant la crise générée par la gestion politique du Covid, nous avons découvert avec surprise et joie que la France ne comptait pas moins de 70 millions de virologues professionnels. Plus sérieusement, on observe -toujours sous l’effet d’internet en général, et des réseaux sociaux en particulier- une tendance nette qu’ont la plupart des gens à exprimer un avis sur à peu près n’importe quel sujet. Mais qui sont ces gens capables d’avoir un avis sur tout, comme s’ils passaient leur vie à s’informer sur tous les sujets dont on parle ?

Freepik.

Je n’ai pas d’avis sur tout. Libres Paroles ne traite pas (encore) d’économie, car je ne pense pas avoir quelque chose à dire sur un sujet que je n’ai jamais étudié et où je sais avoir de sérieuses lacunes. Il ne s’agit pas de se taire systématiquement : personne ne sait tout sur un sujet, certains en savent simplement plus que d’autres. A l’inverse, s’exprimer tout le temps -généralement pour obtenir la validation d’un groupe social ou jouir en agaçant un adversaire derrière son clavier- n’a aucun sens. L’humilité est une valeur cardinale : quand on ne pense pas savoir, on écoute ceux qui ont quelque chose à dire.

Arrêtez l’ultracrépidarianisme : ayez un avis construit sur des sujets que vous maîtrisez correctement, cela vous rendra plus crédible que quelqu’un qui récite des mantras bienséants et en vogue sur des sujets qu’il ne connaît pas. Inutile de citer des exemples de ces mantras bébêtes : chacun les verra où il veut en fonction de ses opinions.

Écrivez

Qu’on aime Éric Zemmour ou pas, on peut difficilement nier qu’il est un adversaire de très haut niveau lors d’un débat. Mais qu’a-t-il de plus que ses opposants ? Deux choses : primo, il a visiblement beaucoup lu, et s’est donc informé ; secundo, il a écrit. La différence est de taille au moment de croiser le fer avec Marlène Schiappa (auteur de quelques bouquins de médiocres), par exemple.

Écrire avec sa main et un stylo (en effectuant le « geste graphomoteur » avec un « outil scripteur« , comme dirait l’Éducation nationale), c’est préciser sa pensée en deux temps. D’abord parce que la pensée est plus rapide que l’écriture : donc, vous avez le temps d’améliorer et de revoir vos termes et vos phrases (terminologie, ordre, syntaxe, références, arguments…) en écrivant. En pensant à un bout de phrase à la fois, vous allez le consolider le temps de l’écrire. Ensuite, vous pouvez lire ce que vous avez écrit une fois que vous avez posé votre stylo.

Face à votre pensée extériorisée et tracée, vous pourrez plus facilement remarquer si des inepties ou des incohérences émaillent votre raisonnement. C’est plus difficile de faire cet exercice à la vitesse de la pensée ; voilà pourquoi l’écriture présente un double avantage considérable pour penser par soi-même.

Confrontez vos avis

Suite logique des trois premiers conseils : quand vous vous êtes informé et que vous avez un avis structuré et réfléchi sur un sujet, discutez-en ! Confrontez votre opinion avec celle de deux types de personnes : celles qui sont d’accord avec vous, et celles qui ne sont pas d’accord avec vous. En somme, Montaigne avait raison : « Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui« . Inutile de réserver un vol Easyjet : ce voyage, c’est le débat, condition indispensable d’une démocratie saine ; une condition qui nous fait cruellement défaut en France par les temps qui courent.

Les personnes qui sont d’accord avec vous exposeront pourtant de temps en temps des argument différents des vôtres. Eh oui : plusieurs chemins peuvent mener à une même conclusion. Vos détracteurs, eux, vous permettront de tester la solidité de votre culture sur un sujet et de votre raisonnement général sur ledit sujet. Ils vous coincent avec un argument ? Vous avez donc trouvé une faiblesse dans votre pensée, sur laquelle vous pourrez vous pencher pour la renforcer… voire même changer d’avis, ce qui n’est pas nécessairement une preuve de faiblesse. En cas de débat tournant à votre avantage (adversaire mauvais, peu cultivé, ou n’ayant pas lu mes deux précédents conseils), vous aurez alors peut-être prêché votre bonne parole.

Freepik.

De grâce, ne cédez pas à l’anathème et au point Godwin : ne l’utilisez pas gratuitement pour masquer l’inanité de vos propos, et ne vous justifiez pas si on l’emploie à tort contre vous pour vous disqualifier. Riez de l’anathème : le rire, arme symbolique puissante, réduit l’injure à néant.

Dans les deux cas, vous renforcerez et affinerez votre système de pensée et vos arguments. Et si vous manquez de débatteurs, l’exercice rhétorique du dissoï logoï peut se pratiquer tout seul. Le principe ? Prenez un sujet, par exemple la guerre en Ukraine. Trouvez d’abord tous les arguments en faveur de cette guerre. Fouillez, réfléchissez, mettez-vous dans la peau d’un fanboy inconditionnel de Poutine et lancez-vous. Quand vous ne trouvez plus rien, faites l’exercice inverse : imaginez tous les arguments en défaveur de cette guerre. Peu importe que vous soyez pour ou contre, vous forcer votre logique pendant une moitié de l’exercice : c’est le but. Vous serez ainsi mieux préparé pour un débat, et vous aurez étayé votre raisonnement.

Conclusion

Si tous les systèmes totalitaires cherchent à terroriser et à endoctriner l’esprit des citoyens -les jeunes en particulier-, ce n’est pas un hasard : la peur empêche de réfléchir, elle limite votre pensée et vous ramène à des émotions primaires. Il s’agit maintenant de se détacher des réflexes biologiques pour ajouter la culture à l’équation.

Penser par soi-même est l’une des clés pour comprendre et maîtriser davantage le monde et sa propre pensée. Il ne s’agit cependant pas d’une pratique d’ermite retiré : même Zarathoustra est descendu de sa colline pour apporter le fruit de sa réflexion aux hommes. Il faut donc se donner les moyens de penser par soi-même (s’informer et prendre le temps de construire une opinion réfléchie), puis ensuite confronter cette opinion au monde réel.

Et vous, avez-vous d’autres conseils à donner pour résister à la rhétorique de la peur et penser par soi-même ?

Faux militants écologistes, vrais vandales : le nihilisme en action

Loin de faire consensus dans l’opinion publique, le buzz recherché par certains militants et mouvements auto-proclamés « écologistes » est une insulte à la logique, à l’art, voire à la vie en société.

Tweet du compte « Letzte Generation » relayant la dégradation d’un tableau de Monet.

Demi-finale hommes interrompue à Roland-Garros, tableaux célèbres maculés de nourriture, véhicules dégradés, blocages de lieux publics ou d’autoroutes, opéra interrompu… Tout le monde a entendu parler de ces actions coup-de-poing survenues en 2022, actions dont la pertinence et l’impact sont inversement proportionnels à l’écho médiatique qui leur est complaisamment offert. On ne peut pas en vouloir totalement à ces militants, à qui l’on serine que l’éco-anxiété -la trouille du lendemain- est le signe d’un esprit sain. Consacrer une peur en vertu, le témoin d’une société malade ?

Où que ce soit, la rhétorique de ces militants et leurs modes d’action présentent des similitudes révélatrices.

L’eschatologie de la planète…

Ce qui frappe d’abord le citoyen, c’est la prégnance d’une vision apocalyptique du monde érigée en dogme inébranlable et indiscutable. Un rapport du GIEC donne 3 ans pour ralentir le réchauffement climatique et effectuer la transition énergétique souhaitable ? Et voici Alizée, 22 ans, persuadée que nous allons tous mourir dans 1 028 jours, qui interrompt la demi-finale hommes de Roland-Garros.

Les militants allemands qui ont tenté de vandaliser un tableau de Monet évoquent eux des énergies fossiles qui « nous tuent tous« . Soit ils y croient littéralement, mais paraissent curieusement bien vivants au moment de commettre leur acte étrange ; soit ils ont une pensée plus nuancée et affichent un discours irresponsable, car angoissant et culpabilisant.

L’absence de futur et la fin du monde constituent, à les entendre, le seul horizon de ces militants, qui appartiennent à des mouvements au nom souvent éloquent : « Dernière Génération », « Extinction Rébellion », « Dernière Rénovation », etc. S’il n’est pas question de nier le réchauffement climatique, ils déforment cette idée en vision délirante dans laquelle ils s’assurent le rôle du héros clairvoyant qui lutte pour sauver toute l’espèce d’une mort certaine. Une façon comme une autre de trouver un sens à sa vie, bien que celle-ci soit nuisible à la société.

… pour masquer l’indigence

Nuisible, oui ; car ces actions, qui sont à la portée du premier gogo un peu crédule, frappent par leur indigence. Qui peut croire en effet que cela permet de lutter efficacement contre la dégradation de l’environnement ? Comment tant de jeunesse, force vive s’il en est, peut-elle se perdre dans ce type de manifestations ?

Ils pourraient étudier pour rejoindre des équipes de chercheurs occupés à dépolluer les océans, à nettoyer la terre, à produire des matériaux biodégradables ; ils pourraient s’organiser pour ramasser des déchets comme le font régulièrement des milliers de bénévoles ; il y a tant de choses à accomplir, c’est vrai ! Cela leur permettrait d’agir réellement et de convertir ainsi leur préoccupation -assez partagée au sein de la population finalement- en projets utiles.

Mais ceux qui bloquent les autoroutes ou saccagent des véhicules privés allient l’indigence de l’acte à celle de leur rhétorique. La Joconde entartée ? L’entarteur demande : « Tous les artistes, pensez à la Terre. C’est pour ça que j’ai fait ça. » Relisez bien : il n’y a AUCUN rapport de causalité, mais une injonction visant à faire plier les artistes, sommés de dépeindre uniquement la mort de la planète et de l’espèce humaine (dans quel type de régime met-on le monde culturel au pas, déjà ?). À Londres, les militants qui ont lancé de la soupe de tomates sur le tableau « Les Tournesols » de Van Gogh ont justifié leur acte en expliquant que « la vie quotidienne est devenue inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim – elles n’ont même pas les moyens de s’acheter une boîte de soupe« . Gâcher de la nourriture pour en dénoncer le manque, n’est-ce pas là le degré zéro du raisonnement ?

Mauvais exemples

En fin de compte, ces actions de « désobéissance civile » -sémantique flatteuse qui permet de se rêver en éternel rebelle- sont contre-productives pour plusieurs raisons. D’abord, nous avons affaire à des personnes qui exigent des modifications de comportement de tous, mais ne pratiquent pas ce qu’elles prêchent. Ils parlent décroissance et sobriété, mais utilisent des smartphones bourrés de minerais rares pour relayer leurs actions et des matériaux polluants : bombes de peinture, colorants, etc. On repense aussi aux innombrables déchets abandonnés sur place après chaque manifestation, nécessitant l’intervention d’équipes techniques qui utilisent… des produits chimiques et des poids lourds. Finalement, le remède semble parfois pire que le mal.

De plus, les actions de ce type n’ont que peu de chances d’emporter l’adhésion de l’opinion publique (au-delà du microcosme de post-adolescents partageant les mêmes névroses et qui ont en commun de ne pas envisager de travailler plus dur pour mieux servir leur cause). Et ce, pour une raison simple : c’est au public qu’elles s’en prennent. Comment voulez-vous être écoutés si vous abîmez les oeuvres d’art aimées par le public, si vous tentez d’intimider, si vous retardez pendant des heures des milliers de personnes, si vous vous en prenez à leurs biens et à leur argent ? Vous obtiendrez au mieux le silence en imposant la terreur ; mais vous n’aurez jamais l’assentiment ou le respect.

Un autre élément qui aurait dû alarmer ces jeunes militants du chaos est le soutien que leur a apporté Sandrine Rousseau. Dans un tweet du 15 octobre, la commissaire politique du barbecue et de la chambre à coucher a écrit à propos du jet de soupe sur un Monet que « l’action de ces jeunes avec de la soupe est hyper intéressante parce que très dérangeante. La colère monte chez les jeunes contre l’inaction climatique. Et ils ont raison d’être en colère. Vraiment. »

Tout le monde devrait pourtant le savoir : lorsque Sandrine Rousseau soutient ce que vous dites et faites, c’est que vous vous êtes égarés. « Vraiment » !

Accusation d’appropriation culturelle : c’est tiré par les cheveux !

Des musiciens de reggae ont vu leur concert annulé. En cause : des spectateurs se sont trouvés « mal à l’aise » en les voyant s’approprier la « culture rasta ». En somme, le racisme gagne du terrain ; et cela ne choque toujours pas grand-monde.

Clip de la chanson « S’problem » de Lauwarm.

L’histoire semble incroyable ; pourtant, elle est vraie. Résumons : le groupe de reggae suisse Lauwarm devait se produire dans une brasserie de Berne le 18 juillet dernier. Or, quelques minutes après le début du concert, plusieurs spectateurs ont fait part de leur « malaise face à la situation » (sic), comme le raconte la version suisse du journal 20 minutes. L’origine de ce « malaise » ressenti par certains spectateurs visiblement fragiles ? Un délit d’appropriation culturelle. Offensés par des blancs portant des dreadlocks et jouant une musique d’origine jamaïcaine, ces hypocondriaques de la pureté ethnique dans la culture ont obtenu l’annulation du concert par les organisateurs. Ces derniers, sans doute apeurés par les tribunaux 3.0, ont même poussé l’obséquiosité en s’excusant « auprès de toutes les personnes chez qui le concert a provoqué de mauvais sentiments » (re-sic). Le chanteur du groupe s’est fendu d’un communiqué plutôt vaseux, tentant d’établir une distinction entre « inspiration » et « appropriation », et se défendant d’emprunter des thèmes « à la culture jamaïcaine ou à Jah Rastafari« . Il entérine ainsi la vision selon laquelle certaines personnes décident quel tel ou tel production culturelle serait leur pré carré, ôtant à la culture elle-même toute sa part d’universalité. Un monde formidable !

Tout le monde fait de l’appropriation culturelle !

Revenons aux spectateurs outragés, dont certains sont peut-être encore hospitalisés suite à une violente apoplexie due à la coiffure des musiciens. Les dreadlocks des musiciens ont été mentionnés comme un élément d’appropriation culturelle, puisque cette coiffure est supposée être l’apanage des Jamaïcains rastafaris. Comme nous l’apprend Wikipédia, les plus anciennes traces écrites mentionnant les dreadlocks nous sont fournies par… des écritures saintes du védisme, une ancienne religion de L’inde antique. Ce qui donne environ 2 000 ans d’avance à l’Inde dans la revendication de la paternité des dreadlocks ! Poursuivons le raisonnement : le metal est une musique inventée par des Occidentaux blancs. Or, plusieurs musiciens de metal sont noirs, à l’image du chanteur du groupe brésilien Sepultura, Derrick Green. Alors, fait-il de l’appropriation culturelle ? Faut-il priver M. Green de son gagne-pain en raison de sa couleur de peau ? Le rock est-il réservé aux blancs, et le reggae aux noirs ?

On mesure sans peine l’absurdité et l’horreur de telles propositions : chacun pourrait accuser son prochain d’appropriation culturelle, particulièrement dans un monde de culture mondialisée où Internet peut faire voyager l’art instantanément. Cette dys-réalité (une réalité non désirable) rappelle en tous points Le procès de Kafka, dans lequel un homme est jugé sans savoir de quoi il est accusé : petit à petit, Joseph K. (l’accusé) joue le jeu de ses accusateurs en cherchant à se défendre. Exactement comme les organisateurs du concert et les musiciens du groupe.

Mais pourquoi cette fausse accusation fonctionne-t-elle si bien ? Vous le savez déjà…

L’Occident, coupable de tout (et surtout de n’importe quoi)

Plutôt que de voir que des blancs jouant du reggae était une preuve du rayonnement de cette musique jamaïcaine (« s’inspirer d’un maître est une action non seulement permise, mais louable« , écrivait Alfred de Musset), certains les ont vilipendés pour leur musique et leur coiffure. Cela fonctionne toujours dans le même sens : l’appropriation culturelle est un délire authentiquement raciste qui ne vise que des blancs. Les accusations sont imaginaires et délirantes, vous interdisant pêle-mêle certains déguisements, certains vêtements, certains maquillages, certaines coiffures, etc. Le point commun des accusés : ils sont tous Occidentaux.

Cela n’arrive jamais dans le sens inverse : personne n’accuse un asiatique de porter un costume-cravate, personne ne vitupère contre une femme noire se faisant lisser les cheveux. L’appropriation culturelle n’est qu’un des nombreux outils de racistes ayant pignon sur rue, qui ne jugent autrui que sur la base de la couleur de la peau. Au lieu de souligner cet état de fait, les accusés s’excusent (presque) tous platement, ramollis qu’ils sont par la propagande progressiste et indigéniste selon laquelle tous les hommes sont égaux, mais certains plus que d’autres (Coluche).

L’histoire est simple : un groupe s’est vu interdire de jouer de la musique à cause de la couleur de la peau de ses musiciens. Et les organisateurs du concert tiendront le plus sérieusement du monde une table ronde le 18 août prochain sur le thème de l’appropriation culturelle.

Il y a quelques années, trois chercheurs ont récolté des éloges de plusieurs universitaires grâce à un essai prétendant d’après ses auteurs « examiner de manière critique la blanchité depuis la blanchité« . Il s’agissait d’un canular : pour montrer les dérives woke, les auteurs avaient simplement réutilisé des extraits de l’antisémite pamphlet Mein Kampf d’Adolf Hitler, en remplaçant le mot « Juifs » par « Blancs ». Nous n’avons rien appris depuis : la haine raciste est devenue dans certains cas le summum de la modernité.

Réapproprions-nous le sens des mots !

Il est grand temps d’appeler à nouveau un chat, un chat

Depuis des années, il ne se passe pas une semaine sans que l’actualité nous abreuve de mots dont le sens est distordu, tronqué, ou tout simplement erroné. Le contexte permettant la compréhension des faits est absent lorsqu’il est nécessaire, et présent lorsqu’il n’apporte rien. Résultat : en l’absence de mots adéquats, il devient difficile de penser le monde réel dans un cadre précis.

(c) Depositphotos

Élection présidentielle, tensions sociales et civilisationnelles, politiquement correct, bassesses et grandeurs de l’Homme : il vous devient presque impossible de faire du monde un objet de réflexion quotidienne ou philosophique. Ne pensez pas, répétez des formules creuses et prémâchées. Les « éléments de langage » ont remplacé la pensée subtile et nuancée, le « buzz » remplace le fait, les invectives remplacent le débat, les oxymores pullulent, les contradictions pleuvent sur votre esprit embrumé par l’enchaînement des informations. Votre attention, déjà vampirisée par les GAFAM [1], se rend. Inutile d’essayer : votre cerveau n’a plus le temps. Il faudrait penser une quantité d’informations jamais connue dans l’histoire de l’humanité : c’est trop pour un seul être humain, fût-il le plus grand des génies.

Notre époque nous donne à observer une disruption (cassure) gigantesque de la langue française. Ces travestissements linguistiques, ce mésusage permanent du signifié et du signifiant des mots nous privent de la plus formidable liberté : celle de penser. Et nous nous faisons avoir, trop las pour nous battre, déjà privés de nos armes par une école qui devient davantage une fabrique du crétin qu’un lieu où l’on forme des citoyens éclairés [2].

Mots : la disruption permanente

Récemment, Mathieu Kassovitz, parti inaugurer une fresque en Ukraine, y faisait l’apologie des Ukrainiens « nationalistes » qui se battent contre les Russes [3]. Des propos qui ont fait hausser des sourcils, le même Kassovitz ne ratant pas une occasion de fustiger le présumé nationalisme des Français inquiets de l’immigration massive, qu’il assimile à du « racisme » [4]. Il suffit de s’intéresser au discours du cinéaste pour comprendre qu’il est contre les frontières, mythifie la figure de l’Autre, et présente depuis longtemps son désir d’un métissage total en France comme un avenir inéluctable et un passé tangible [5]. On comprend mieux la rhétorique kassovitzienne lorsquon observe le fond des propos : c’est une opinion.

D’autres exemples ? Un suspect « connu des services de police » ? Un euphémisme pour désigner un délinquant/criminel multirécidiviste. On passe de l’idée d’une connaissance (« Salut Michel !« ) à celle, plus précise, d’un individu dont les choix systématiques ou réguliers nuisent à la société dans son ensemble. Quelqu’un tient des propos osés ? On le qualifiera différemment selon son bord politique : « sulfureux » ou « polémique » s’il est de droite, « engagé » s’il est de gauche. Qualifier pour disqualifier ou pour valider : c’est qu’il faut vous apprendre à penser correctement ! Un « coup de couteau à la gorge » ? C’est une tentative de meurtre par égorgement, technique primitive et brutale d’importation récente. En appelant précisément les choses, on saisit l’extrême violence de celui qui tente de tuer -qu’il saisisse la gravité de son geste ou non. Les « tensions » à Sevran étaient en fait des émeutes, voire des actes de sédition (j’en parlais ici).

Dans ce dernier exemple, il faut pour parler de « sédition » comprendre non seulement le sens de ce mot, mais aussi le contexte.

Livre pour enfants « La belle lisse poire du prince de Motordu ». Heureusement, le prince rencontre la princesse des écoles à la fin !

Antiracisme, antifascisme, féminisme, sexualité : la connaissance du contexte, élément clé

Le contexte des mots les éclaire bien souvent. Encore faut-il le connaître. Vous connaissez les antiracistes ? En théorie, ce sont des personnes qui luttent contre « l’idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, autrefois appelés « races » et le comportement qui découle de cette idéologie » (Larousse). Aujourd’hui, les antiracistes autoproclamés comportent parmi eux les pires des racistes. Comment qualifier autrement une personne dont les réflexions s’opèrent entièrement à partir d’une distinction effectuée selon la couleur de peau ? Certains amateurs de justice sociale façon BLM ou antifas ont décidé que la couleur de la peau vous astreint à un comportement qu’ils définissent : un Noir doit être une « victime« , un Blanc un « oppresseur« , le mâle Asiatique doit être victimisé en raison de l’imaginaire peu viril que certains s’en font. À les écouter, on ne doit plus rien au mérite, aux idées, aux choix. Exit votre liberté et votre responsabilité ! Tout est couleur de peau. Celle-ci définit votre place dans la société, ce que vous devez dire, faire, et penser. Ce n’est pas de l’antiracisme : c’est du racisme pur et simple. Partant, donnons-lui son nom réel. Cela nous armera moralement et intellectuellement pour lutter contre le racisme, ce fléau d’une terrible universalité. Il en est de même pour les « antifascistes », devenus aujourd’hui les champions de l’agression, de l’intimidation, de la censure, du jugement populaire, bref : du fascisme pur et simple.

On parle beaucoup ces temps-ci d’une certaine conception woke et punitive du féminisme. Pourquoi le collectif de Caroline de Haas #NousToutes est-il volubile au moindre soupçon d’agression de la part d’un « mâle blanc », et totalement aveugle, sourd et muet lorsque le suspect a le teint trop hâlé (on pense entre autres aux viols de Cologne) ? L’analyse de ses prises de parole et de ses éléments de langage indique simplement que le collectif en question n’est pas féministe : il est plus probablement anti-hommes occidentaux et est l’un des idiots utiles de la diversité. Beaucoup de soi-disant féministes ne désirent en fait que l’égalité hommes-femmes (impossible) au lieu de revendiquer l’équité (objectif souhaitable que la France atteint relativement bien). Leur lutte contre un prétendu patriarcat -en réalité une chimère agonisante- ne se comprend qu’en synthétisant l’ensemble de leurs actions. Caroline de Haas, l’une de ses fondatrices, est ainsi passée maître dans l’art de créer des problèmes (harcèlements moraux et sexuels par exemple) pour vendre ensuite des formations… dédiées à la lutte contre ces mêmes harcèlements [6] ! Est-ce là du féminisme, ou du business moralement douteux ?

A contrario, le collectif féministe Némésis (qui pointe du doigt l’important contingent d’agresseurs issus de l’immigration pendant des manifestations) n’est pas que féministe ; il est identitaire et nationaliste. Son combat ne se comprend qu’à la lumière de cette connaissance (facile à obtenir, puisque c’est indiqué sur leur site). Leur irruption dans des défilés féministes dirigés contre les mâles blancs (ceux qui s’excusent platement ; pas les autres mâles, qu’elles redoutent) montre leur volonté de témoigner de la cécité partielle d’autres mouvements dits féministes. Bien sûr, tout ce petit monde est prêt à filmer et diffuser le moindre dérapage de l’autre camp pour étayer son point de vue auprès de l’opinion publique.

Un dernier exemple nous est fourni par le sacro-saint combat LGBTQIIAAHJDHOCNOHZHDIO+-. Vous avez juste affaire dans la majeure partie des cas à des personnes instables, en mal de reconnaissance, et geignardes. Des adultes qui voient l’État comme l’enfant voit ses parents : une autorité capable de lui donner raison et de satisfaire ses moindres caprices. Leur rhétorique se mord la queue, leurs arguments sont contradictoires. Réalisez l’incurie de la pensée de certains : dans « LGBT », le « B » signifie « bisexuel » (sous-entendu, il y a deux sexes) ; les mêmes nous expliquent aujourd’hui qu’il y a des dizaines de genres… Parle-t-on de Pokemon ou de souffrance ? Ne vous laissez pas enfumer par le jargon pseudo-scientifique qu’ils utilisent. Ces gens refusent de s’adapter au monde et demandent au monde de s’adapter à eux : c’est impossible. Ce faisant, ils occultent des personnes (sans doute une infime minorité, mais une minorité existante) qui souffrent réellement d’une dysphorie de genre et se voient représentés par des imbéciles se définissant comme « ours non-binaire poilu lesbienne gender fluid ».

La liste est interminable : en fait de « débat » (Larousse : « Discussion, souvent organisée, autour d’un thème« ), nous assistons davantage ces jours-ci à une foire d’empoigne dans laquelle les candidats sont dénués de la moindre considération pour leur adversaire et pour les Français. Emmanuel Macron, qui esquive le débat, montre ainsi implicitement qu’il sait la puissance des mots (il a peu d’arguments et beaucoup d’éléments de langage ciblant des catégories précises) et la force du contexte (son quinquennat déplorable le rend vulnérable).

Conclusion : réapproprions-nous le réel !

Cette disruption permanente des mots, ce camouflage du contexte, cette quantité considérable d’informations à traiter concourent à modeler notre façon de penser le monde, de nos conversations amicales au bulletin de vote que nous glisserons (peut-être) dans l’urne pour l’élection présidentielle. Vos représentations du réel sont biaisées par des gens parfois intelligents et éduqués qui tentent de nous manipuler, souvent par des égoïstes ne servant que leurs petits intérêts. Or, ce sont ces représentations mentales qui façonnent nos amitiés et inimitiés, nos accords et désaccords, nos grandeurs et nos bassesses. Être un fasciste serait acceptable si vous êtes de gauche et que des médias vous appellent « antifascistes » ? Allons donc !

Redonnons leur sens réel aux mots, et ajoutons-y une acception particulière liée à notre personnalité ; mais partageons tous une base linguistique et des connaissances communes pour penser le monde à l’aide d’un code compréhensible par tous !

Dans cet article, j’ai donné des exemples : peu importe que vous soyez d’accord avec moi et avec ma grille de lecture ; soyez en désaccord, justement ! Mais de grâce, pensez votre désaccord, prenez le temps d’apprécier ou de fustiger les mots que j’ai écrits et la pensée que j’ai formulée, développez vos propres exemples et arguments, entraînez votre pensée ! Alors, la pire chose qui pourrait nous arriver serait de débattre de nos conceptions grâce à un langage commun. Heureusement, nous sommes encore nombreux à le faire.

[1] https://www.causeur.fr/la-guerre-de-l-attention-yves-marry-et-florent-souillot-229494

[2] https://www.babelio.com/livres/Brighelli-La-Fabrique-du-Cretin–La-mort-programmee-de-lec/13338

[3] https://www.huffingtonpost.fr/entry/mathieu-kassovitz-et-le-photographe-jr-en-soutien-a-lukraine_fr_622f65b9e4b0d1329e88ab88

[4] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/cinema/mathieu-kassovitz-les-racistes-ont-perdu-leur-combat-04-08-2020-8363109.php

[5] https://www.msn.com/fr-fr/divertissement/celebrites/nous-sommes-m%C3%A9tiss%C3%A9s-de-souche-le-message-de-mathieu-kassovitz-%C3%A0-eric-zemmour/ar-AARTllx

[6] https://www.causeur.fr/caroline-de-haas-feminisme-gouvernement-violences-sexuelles-171247

Pensées de Paris

Publicités, Covid, appropriation culturelle : de retour de Paris où j’ai donné un cours, quelques observations sur le vif…

Photo : Libres Paroles

Une publicité singulière

Arrivée gare Montparnasse. Sur un écran (on ne sait s’en passer désormais), une publicité pour une banque claironne « La singularité, c’est s’affranchir de la pesanteur des conventions« . Immédiatement après s’affiche le logo de la banque accompagné d’un gigantesque… QR Code ! En ces temps d’étiquetage massif de la population au moyen de ce code-barres smartphonesque, on a vu plus singulier.

Le militaire masqué

Dans la gare, un militaire déambule, fusil automatique au poing (probablement un Famas) , canon vers le bas. Cette image guerrière d’un soldat fort et armé est contrebalancée par la présence d’un masque sur son visage, qui lui donne l’air d’un vieillard hypocondriaque ou cacochyme. Je sais bien que c’est obligatoire -il doit faire partie d’un public très vulnérable au Covid-, mais l’alliance des symboles de la force et de la peur produisent un effet des plus saisissants.

Le consumérisme de la peur

Sur un écran (!), une autre publicité pour un produit d’hygiène ou sanitaire par une marque connue : « Votre nouvel allié dans votre routine contre le Covid-19« . Le pouvoir des mots est important : cette marque entérine une « routine« , comme si toute cette situation politique (pas sanitaire, politique) était normale et anodine. Comme si la peur d’un virus faisait partie d’un quotidien que personne ne songe plus à remettre en cause. La peur fait vendre, c’est bien connu ; peu importe que ce soit du PQ ou une crème. Quoiqu’il arrive, il y a toujours quelque chose à vendre pour les malins. Quitte à mobiliser la peur comme levier. L’argent, cet opium du peuple !

Les vêtements : tous pour un !

En sortant du train, je suis pris dans un flot dense de personnes marchant vers le bout du quai. L’attroupement moutonnier est en partie dû à ces barrières stupides que la SNCF aime à poser pour baliser la marche un peu partout. Perdu au milieu de mes semblables, je constate l’ironie des tenues vestimentaires. Après des décennies à nous matraquer que nos vêtements et notre style nous définissent et nous singularisent, le constat est sans appel : il y a environ 5 archétypes de looks féminins et le même nombre pour les hommes. De la chipie aux cheveux tirés et attachés singeant l’aisance financière façon Instagram au bobo baba-cool, de l’employé en costume au tout-survêtement, en passant par la mode -passablement informe- des adolescentes avec manteau cheap à effet mouton, nous sommes tous des stéréotypes. Personne ne se distingue, surtout moi.

Les nourritures traditionnelles

Nouvelle publicité, sur un panneau 4 x 3 le long du quai du métro cette fois. Une marque de nourriture surgelée vous vend « L’Asie dans votre assiette« . Mais alors, est-ce de l’appropriation culturelle ou pas ? Blague à part, il est amusant de constater qu’à l’heure où beaucoup de cultures se fondent dans une mondialisation uniforme, les folklores et traditions locaux d’antan sont maintenus (de plus en plus artificiellement) en vie par plusieurs marques, qui vous vendent une dose d’exotisme low cost à chaque bouchée avec des produits industriels surgelés.