Accusation d’appropriation culturelle : c’est tiré par les cheveux !

Des musiciens de reggae ont vu leur concert annulé. En cause : des spectateurs se sont trouvés « mal à l’aise » en les voyant s’approprier la « culture rasta ». En somme, le racisme gagne du terrain ; et cela ne choque toujours pas grand-monde.

Clip de la chanson « S’problem » de Lauwarm.

L’histoire semble incroyable ; pourtant, elle est vraie. Résumons : le groupe de reggae suisse Lauwarm devait se produire dans une brasserie de Berne le 18 juillet dernier. Or, quelques minutes après le début du concert, plusieurs spectateurs ont fait part de leur « malaise face à la situation » (sic), comme le raconte la version suisse du journal 20 minutes. L’origine de ce « malaise » ressenti par certains spectateurs visiblement fragiles ? Un délit d’appropriation culturelle. Offensés par des blancs portant des dreadlocks et jouant une musique d’origine jamaïcaine, ces hypocondriaques de la pureté ethnique dans la culture ont obtenu l’annulation du concert par les organisateurs. Ces derniers, sans doute apeurés par les tribunaux 3.0, ont même poussé l’obséquiosité en s’excusant « auprès de toutes les personnes chez qui le concert a provoqué de mauvais sentiments » (re-sic). Le chanteur du groupe s’est fendu d’un communiqué plutôt vaseux, tentant d’établir une distinction entre « inspiration » et « appropriation », et se défendant d’emprunter des thèmes « à la culture jamaïcaine ou à Jah Rastafari« . Il entérine ainsi la vision selon laquelle certaines personnes décident quel tel ou tel production culturelle serait leur pré carré, ôtant à la culture elle-même toute sa part d’universalité. Un monde formidable !

Tout le monde fait de l’appropriation culturelle !

Revenons aux spectateurs outragés, dont certains sont peut-être encore hospitalisés suite à une violente apoplexie due à la coiffure des musiciens. Les dreadlocks des musiciens ont été mentionnés comme un élément d’appropriation culturelle, puisque cette coiffure est supposée être l’apanage des Jamaïcains rastafaris. Comme nous l’apprend Wikipédia, les plus anciennes traces écrites mentionnant les dreadlocks nous sont fournies par… des écritures saintes du védisme, une ancienne religion de L’inde antique. Ce qui donne environ 2 000 ans d’avance à l’Inde dans la revendication de la paternité des dreadlocks ! Poursuivons le raisonnement : le metal est une musique inventée par des Occidentaux blancs. Or, plusieurs musiciens de metal sont noirs, à l’image du chanteur du groupe brésilien Sepultura, Derrick Green. Alors, fait-il de l’appropriation culturelle ? Faut-il priver M. Green de son gagne-pain en raison de sa couleur de peau ? Le rock est-il réservé aux blancs, et le reggae aux noirs ?

On mesure sans peine l’absurdité et l’horreur de telles propositions : chacun pourrait accuser son prochain d’appropriation culturelle, particulièrement dans un monde de culture mondialisée où Internet peut faire voyager l’art instantanément. Cette dys-réalité (une réalité non désirable) rappelle en tous points Le procès de Kafka, dans lequel un homme est jugé sans savoir de quoi il est accusé : petit à petit, Joseph K. (l’accusé) joue le jeu de ses accusateurs en cherchant à se défendre. Exactement comme les organisateurs du concert et les musiciens du groupe.

Mais pourquoi cette fausse accusation fonctionne-t-elle si bien ? Vous le savez déjà…

L’Occident, coupable de tout (et surtout de n’importe quoi)

Plutôt que de voir que des blancs jouant du reggae était une preuve du rayonnement de cette musique jamaïcaine (« s’inspirer d’un maître est une action non seulement permise, mais louable« , écrivait Alfred de Musset), certains les ont vilipendés pour leur musique et leur coiffure. Cela fonctionne toujours dans le même sens : l’appropriation culturelle est un délire authentiquement raciste qui ne vise que des blancs. Les accusations sont imaginaires et délirantes, vous interdisant pêle-mêle certains déguisements, certains vêtements, certains maquillages, certaines coiffures, etc. Le point commun des accusés : ils sont tous Occidentaux.

Cela n’arrive jamais dans le sens inverse : personne n’accuse un asiatique de porter un costume-cravate, personne ne vitupère contre une femme noire se faisant lisser les cheveux. L’appropriation culturelle n’est qu’un des nombreux outils de racistes ayant pignon sur rue, qui ne jugent autrui que sur la base de la couleur de la peau. Au lieu de souligner cet état de fait, les accusés s’excusent (presque) tous platement, ramollis qu’ils sont par la propagande progressiste et indigéniste selon laquelle tous les hommes sont égaux, mais certains plus que d’autres (Coluche).

L’histoire est simple : un groupe s’est vu interdire de jouer de la musique à cause de la couleur de la peau de ses musiciens. Et les organisateurs du concert tiendront le plus sérieusement du monde une table ronde le 18 août prochain sur le thème de l’appropriation culturelle.

Il y a quelques années, trois chercheurs ont récolté des éloges de plusieurs universitaires grâce à un essai prétendant d’après ses auteurs « examiner de manière critique la blanchité depuis la blanchité« . Il s’agissait d’un canular : pour montrer les dérives woke, les auteurs avaient simplement réutilisé des extraits de l’antisémite pamphlet Mein Kampf d’Adolf Hitler, en remplaçant le mot « Juifs » par « Blancs ». Nous n’avons rien appris depuis : la haine raciste est devenue dans certains cas le summum de la modernité.

Émeutes à Sevran : d’inquiétantes réactions politiques et médiatiques

Idéologie forcenée ou peur des racailles ? Certains médias et responsables politiques ont des priorités pour le moins étonnantes, qui révèlent une tension sociale exacerbée autour de certains sujets.

Capture d’écran : Facebook AJ+ France.

Il conduisait un fourgon fraîchement volé [1], a refusé d’obtempérer lors d’un contrôle de police, et aurait tenté de percuter un fonctionnaire de police en voiture . Ce dernier a ouvert le feu et grièvement blessé le suspect dans des circonstances encore « floues » (d’après le parquet de Bobigny). Résultat : l’homme est mort dans l’après-midi du samedi 26 mars.

Les conséquences de cet évènement sont malheureusement prévisibles : des voyous ont saisi l’occasion pour affronter les policiers trois nuits de suite. Véhicules incendiés (dont un bus volé par une cinquantaine de personnes munies de barres de fer), barricades enflammées, jets de projectiles sur les forces de l’ordre [2]

Les réactions à chaud de certains acteurs politiques ou médiatiques sont préoccupantes. C’est le moins que l’on puisse dire.

Appel à l’émotion, minimisation de la délinquance…

Dimanche 27 mars, AJ+ France diffuse sur Facebook une vidéo de 59 secondes intitulée « Des tensions sont survenues hier soir à Sevran après le décès d’un père de famille tué par la police quelques heures auparavant« . Un « père de famille » : cette qualification, sans doute réelle, sert ici évidemment à susciter l’empathie. On imagine une femme et des orphelins éplorés (ce qui est sans doute le cas aujourd’hui). En jouant sur le pathos, AJ+ brouille son audience : ce n’est pas parce qu’il était un père de famille qu’il est mort, mais parce qu’il a refusé d’obtempérer et a semble-t-il tenté de percuter un fonctionnaire.

Non content d’appeler à l’émotion des gens qui suivent ses messages sur les réseaux sociaux (c’est le pire moyen de penser des faits graves, au passage), AJ+ minimise les débordements constatées en Seine-Saint-Denis, en évoquant des « tensions », alors que les images montrent des policiers visés par des tirs de mortiers et de projectiles. Les termes émeutes (Larousse : « soulèvement populaire, explosion de violence ») ou  « sédition » (« soulèvement concerté contre l’autorité établie ») seraient plus adéquats, puisque les émeutiers agissent contre les représentants de l’État et se concertent. 

AJ + minore donc certains faits, soit pour ne pas stigmatiser les fauteurs de troubles (qui le font très bien tout seuls), soit par respect d’une ligne éditoriale partiale prédéterminée qui accorde davantage le bénéfice du doute aux « jeunes des quartiers » de nos banlieues. Deux hypothèses aussi plausibles l’une que l’autre, au vu de la ligne éditoriale du média qui reprend à peu près tous les codes de la victimisation des quartiers et des musulmans sous couvert d’être un “média inclusif qui s’adresse aux générations connectées et ouvertes sur le monde“. Leur traitement partisan de certains sujets comme l’ « islamophobie » (non reconnue par l’UE), ou encore le conflit israëlo-palestinien sont déjà bien documentés.

… mues par la peur ?

Communiqué de Stéphane Blanchet du 26 mars 2022.

Le maire de Sevran Stéphane Blanchet a lui fait montre d’une réaction empressée. Son communiqué du 26 mars (le jour même de l’évènement) vise en fait à donner des gages de bonne volonté à ceux qu’il sait largement capables de créer des émeutes : empathique, il évoque « un Sevranais » qui était « père de famille« , évoque des « circonstances dramatiques« , indique qu’une « enquête est en cours » et que ses « premières pensées vont à sa famille« . Enfin, il anticipe le prétexte futile de probables émeutes (« la douleur« ) et appelle au calme.

Il est évident que de tels appels au calme de la part d’un édile seraient complètement loufoques dans bien d’autres villes où les émeutes ne sont pas un passe-temps habituel. Mais nous sommes à Sevran et le maire sait sans doute que voyous et délinquants ont un grand pouvoir dans sa ville. Il connaît la violence de leur mode d’expression et les prétextes qu’ils utilisent pour s’y adonner. Sa réaction peut donc être interprétée comme la démonstration de sa crainte de représailles contre les services publics de sa ville et de la connaissance qu’il a des modes d’action de certains de ses administrés. C’est quoi qu’il en soit un terrible aveu de faiblesse. Députée LFI, Clémentine Autain signe un communiqué de la même teneur le même jour, qui témoigne du même état des lieux : un « père de famille » est mort, c’est un moment de « douleur », elle présente toutes ses « condoléances » aux proches et à la famille, mentionne l’enquête en cours, et conclut en indiquant que « l’heure doit être à l’apaisement et au recueillement ».

Notons dans cette affaire que si le suspect est systématiquement humanisé, le gardien de la paix reste invariablement « un policier » ou « un fonctionnaire de police ». Personne ne s’est demandé s’il était un grand frère, un mari ou un père ! Seul l’un des deux protagonistes a droit à cette attention. Pourtant, d’après Le Monde, le policier a été hospitalisé en état de choc après les faits [3].

Communiqué de Clémentine Autain du 26 mars 2022.

Des divisions graves en France

Résumons : d’un côté, un fonctionnaire de police dont l’enquête de l’IGPN en cours dira si l’usage de son arme à feu était légitime. De l’autre côté, un homme dont le comportement suspect et les choix l’ont mené à la mort. S’il ne faut jamais minimiser la mort d’un homme, rappelons aux belles âmes promptes à s’indigner qu’il aurait pu faire pléthore d’autres choix qui lui auraient été plus favorables.

Les leçons à retenir de ce sinistre épisode ? Des responsables politiques de terrain connaissent parfaitement la violence des racailles envers tout ce qui représente l’État et la France. Ils la redoutent, peuvent la minimiser et tentent de passer de la pommade. Ils n’ont pas compris que cette commisération surjouée est une erreur, notamment lorsqu’elle s’adresse à des jeunes hommes peut-être majoritairement issus de cultures dans lesquelles la force est respectée et la faiblesse méprisée. Sans surprise, Al Jazeera nous donne à voir une inquiétante lecture victimaire de faits bien sélectionnés, ajoutant de l’huile sur le feu.

Le vivre-ensemble, cette notion ânonnée par beaucoup à tout bout de champ, s’effondre vite au contact d’un réel dur et inquiétant. Certains évènements sont des prétextes pour poursuivre un affrontement larvé qui dure depuis longtemps en France. Il suffit de lire quelques commentaires sous la vidéo d’AJ+ pour s’apercevoir que la France ne sait même plus faire respecter son intégrité, suscite la méfiance, voire est vue comme une ennemie. “Je peux conclure l’enquête de l’IGPN : non-lieu“, ironise un internaute. Un autre demande “que les quartiers se soulèvent“, un troisième estime que la police “veut la guerre” et l’aura “bientôt“, précisant “on a la haine contre eux“.

Sommes-nous encore une République indivisible ? On peut franchement en douter.

Commentaire sur Facebook sous la vidéo d’Al Jazeera (capture d’écran).

(1) https://www.leparisien.fr/faits-divers/course-poursuite-a-sevran-un-homme-grievement-blesse-par-le-tir-dun-policier-26-03-2022-M44OIC5AL5G5RI6CJVYMJA4OQY.php

(2) https://www.ladepeche.fr/2022/03/28/nuit-de-violences-a-sevran-et-aulnay-sous-bois-apres-la-mort-dun-homme-tue-par-un-policier-10199199.php

(3) https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/03/27/sevran-le-conducteur-d-un-vehicule-vole-tue-par-un-policier-des-tensions-eclatent_6119344_3224.html

Le port du masque, impitoyable révélateur de la nature humaine (3/3) : refuser de penser par soi-même est une faute !

Troisième partie de notre article sur les leçons sociales à tirer après deux ans de port du masque obligatoire. Aujourd’hui, il est temps de dégager la part de responsabilité collective de ce marasme ; et de conclure enfin ce propos.

Photo personnelle.

Depuis la Seconde guerre mondiale, une question fascine de nombreux chercheurs, historiens, et anthropologues : comment fût-ce possible ? Comment certains nazis, qui étaient parfois des maris dévoués, des pères attentifs, des hommes cultivés, ont pu commettre froidement le pire génocide de toute l’Histoire ? Beaucoup ont tenté de donner une explication à cela : des romans, des essais, des articles foisonnent depuis des décennies.

Le procès d’Adolf Eichmann – le logisticien de la Solution finale- fut à cet égard très instructif. Au cours de l’instruction, l’image du boucher sanguinaire s’est estompée petit à petit. Ne restait qu’un petit bureaucrate soucieux de servir aux ordres sans se poser de questions, afin de faire avancer sa carrière. Le capitaine de la Gestapo, Heinrich Müller, présentait aussi le même profil. En fait, beaucoup d’entre les nazis qui étaient éloignés de la réalité des massacres ont permis leur accomplissement par souci de promotion.

C’est ce qu’Hannah Arendt a nommé la « banalité du mal« , dans un essai retentissant et très discuté. Mus par un carriérisme morbide, ces hommes ont abandonné leur « pouvoir de penser » et leur capacité à distinguer le Bien du Mal, laissant ces considérations philosophiques à leurs supérieurs. A cet égard, la conférence de Wannsee en janvier 1942, durant laquelle a été actée la Solution finale, leur a probablement permis de se soulager du poids de leur conscience.

Là encore, quel rapport avec le port du masque ? Nous avons vu que la foi en l’État et la démocratie donne au gouvernement un pouvoir de coercition frisant l’absurde dans le cas du Covid. Notre peur nous fait accorder une confiance aveugle à un groupe d’hommes, et la dilution de responsabilité nous prévient d’être celui ou celle qui arrêtera ces simagrées. Il suffit d’ajouter à cela la suspension du jugement moral qu’entraînent la peur et la foi. Et l’on comprend pourquoi on croise des automobilistes portant le masque alors qu’ils sont seuls dans leur voiture, ou des jeunes gens se soumettant au chiffon d’eux-mêmes dans la rue (alors qu’il n’y est plus obligatoire !).

Nous avons refusé de penser par nous-mêmes ; d’autres le font pour nous. Ces autres ont leur propre agenda et leur propre morale. Ainsi, nous nous réjouirons bêtement de la levée des restrictions sanitaires qui entrera en vigueur le 14 mars prochain. Le port du masque ne sera plus obligatoire : quelle coïncidence formidable, à moins de deux mois d’une élection présidentielle à laquelle concourt le principal responsable de la gestion de la pandémie !

Conclusion : tirons des leçons, et vite

La crise sociale due à la gestion du coronavirus (elle n’est pas due au virus lui-même) nous a offert un impitoyable exemple de gouvernance inhumaine, morbide, anxiogène, aléatoire et absurde. On nous a légalement interdit d’enterrer nos proches pendant plusieurs mois : c’est un déni d’humanité. Nous avons cru à une chose et à son contraire depuis deux ans, sans sourciller. Nous avons fanfaronné en privé, clamé notre ironie, et fermé notre clapet en public. Nous avons écouté avec angoisse le décompte des morts chaque jour dans les médias. Nous nous sommes terrés pendant des mois comme des souris effrayées par un serpent. Nous avons accepté que nos concitoyens deviennent nos flics.

Personne n’est plus coupable qu’un autre individuellement : la faute est collective.

Nous avons été les instruments de notre propre servitude, au nom d’une société fondée sur le principe de précaution. Une société où le transhumanisme pointe son nez : celui qui prétend délivrer l’Homme de la maladie, voire de la mort. Voyez comme c’est joli et naturel, la vie sans maladie et sans mort ! Mais, la maladie et la mort ont de tous temps été les compagnes fidèles de l’Homme. Elles font partie de la vie : comment a-t-on pu l’oublier ?

Nous sommes coupables d’avoir exigé de certains hommes l’impossible : protéger tout le monde, tout le temps. Nous avons cédé à une peur instrumentalisée (voire inoculée) par des entités privées de recul et faillibles : gouvernement, médias, etc. Nous avons cru sans objections. Nous avons sermonné sans regrets notre prochain. Nous avons été paresseux et crédules. Nous avons en fin de compte misérablement incarné notre déchéance occidentale : peurs et angoisses, renoncements, grandes leçons de vertu pérorées à tout bout de champ, incapacité à affronter la réalité.

Et même si le port du masque paraît du bon sens dans certains endroits exigus tels que les transports collectifs, nous avons prouvé que nous étions prêts à beaucoup pour pas grand-chose. De deux choses l’une : ou nous tirons des leçons de cet évènement sans précédent, ou nous continuons de forger nos chaînes en clamant notre liberté et notre vertu.

Sans quoi, nous mériterons d’être bâillonnés ; métaphoriquement, et littéralement.

Vous pouvez découvrir la première et la deuxième partie de cet article !

Le port du masque, impitoyable révélateur de la nature humaine (2/3) : le mystérieux « ils » et les origines de son inquiétant pouvoir

Deuxième partie de notre article sur les leçons sociales à tirer après deux ans de port du masque obligatoire. Aujourd’hui, nous nous penchons sur les origines du pouvoir de coercition de ceux qui l’ont imposé.

Avant, lorsqu’une personne expliquait sérieusement que la Terre est plate, on riait un bon coup et on passait à des choses plus sérieuses. Aujourd’hui, cette personne peut trouver sur Twitter 20 millions de types d’accord avec lui. La force du nombre fait autorité, et paraît vous obliger à considérer le propos (ils sont beaucoup à le penser, tout de même ; y aurait-il du vrai ?). C’est pourquoi des gens apparemment sérieux comme des journalistes perdent leur temps à « décoder » des rumeurs à la con sorties tout droit des égouts d’Internet.

Il y a autre chose qui fait autorité : la foi. La foi est à l’origine de croyances fortes et stables. Elle peut vous faire accepter des choses inacceptables au nom d’une récompense ultérieure. La foi est un sentiment religieux, mais elle n’a pas Dieu pour seul objet : elle peut être politique, culturelle, sentimentale, etc. Les nazis croyaient que leur extrême violence les mènerait à un monde d’aryens parfaits ; Jésus croyait que son sacrifice offrirait aux hommes leur rédemption et à lui, la résurrection ; et les apeurés occidentaux du XXIe siècle croient que l’État, en imposant le port du masque, leur offrira un monde sans risque sanitaire. Un monde dans lequel leur peur deviendrait une vertu : le paradis des timorés, l’Eden du trouillard.

Depuis 1789, la plupart des Français ont foi en la démocratie. Dans son célèbre ouvrage Psychologie des foules, Gustave Le Bon relève d’ailleurs que ce mot de « démocratie » n’a pas le même sens pour tout le monde : « Pour les Latins, le mot démocratie signifie surtout effacement de la volonté et de l’initiative de l’individu devant celle de l’État« . Lucide ! Le port du masque nous en donne une belle illustration. Investissant le gouvernement d’un pouvoir rendu magique par le seul fait de nos croyances collectives, nous nous mettons à croire aveuglément sa promesse : l’immunité pour tous grâce au chiffon sur la gueule !

Nos dirigeants vous privent d’une forme de liberté toute démocratique ; et en même temps, ne voient aucun problème à se gargariser du mot « démocratie ». Ils se payent même le luxe de donner des leçons de démocratie à qui veut (et ne veut pas), et osent critiquer ces pays qui selon eux ne sont pas « démocratiques ». Le gouvernement se prend pour le gardien du temple démocratique ; il en est le premier blasphémateur. Si vous placez votre foi en Macron, en la démocratie, vous nierez que Macron se trompe ; vous nierez que notre démocratie tient plus d’une oligarchie fondée sur la connivence et le statut social. Car, se l’avouer, c’est remettre en cause ce que vous pensez et croyez sur ces sujets, donc une partie de vous-même. Ce phénomène a un nom : la dissonance cognitive, cet état inconfortable dans lequel on se trouve lorsqu’on se rend compte que l’on s’est trompé.

Le statut de l’État et de ses représentants (seuls dotés d’un pouvoir coercitif toléré) fait figure d’autorité suprême devant laquelle beaucoup suspendent leur raisonnement. Ils confondent ainsi l’autorité avec l’infaillibilité et la connaissance. Le « ils », c’est l’État, cet inquiétant Léviathan. Et il tire son pouvoir de notre croyance en lui (il nous veut du bien) et en la démocratie (c’est juste le temps que l’épidémie se calme !). NOUS acceptons de porter le masque. Par confort, par peur, par conformisme, par envie d’afficher notre vertueuse responsabilité.

Dans Le Père Goriot, Balzac écrivait ces lignes déjà froidement réalistes : « Un des traits caractéristiques qui trahit le mieux l’infirme étroitesse de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout ministère, connu de l’employé par une signature illisible et sous le nom de Son Excellence Monseigneur le Ministre, […], et qui, aux yeux de ce peuple aplati, représente un pouvoir sacré, sans appel. Comme le Pape pour les Chrétiens, Monseigneur est administrativement infaillible aux yeux de l’employé ; l’éclat qui jette se communique à ses actes, à ses paroles, à celles dites en son nom ; il couvre tout de sa broderie, et légalise les actions qu’il ordonne ; son nom d’Excellence, qui atteste la pureté de ses intentions et la sainteté de ses vouloirs, sert de passeport aux idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur intérêt, ils s’empressent de l’accomplir dès que le mot Son Excellence est prononcé. Les bureaux ont leur obéissance passive, comme l’armée a la sienne : système qui étouffe la conscience, annihile un homme et finit, avec le temps, par l’adapter comme une vis ou un écrou à la machine gouvernementale.«

Finalement, cela n’a pas beaucoup changé depuis le XIXe siècle.Nous sommes en bonne partie les instruments de ce que nous critiquons ; de notre servitude. La Boétie, un gamin de 18 ans, l’avait déjà compris il y a 500 ans ! Aurions-nous cessé de penser ? Ou bien pensons-nous improprement ?

Vous pouvez lire la première et la troisième partie de cet article ici.

Le port du masque, impitoyable révélateur de la nature humaine (1/3)

Toujours obligatoire à l’intérieur des commerces en France, le port du masque oblige les gérants à contrôler leurs concitoyens, se muant en flic de leur prochain. Nous pouvons envisager cela comme la plus grande expérience jamais menée sur la dilution de la responsabilité. Et tirer des leçons de cet épisode et de ce qu’il nous révèle de nous -mêmes. Explications.

Affiche placardée sur la quasi-totalité des commerces de France.

La scène se déroule dans une station de ski des Pyrénées, le lundi 28 février 2022. Oubliant de mettre un masque -geste que je trouve personnellement chargé d’une symbolique forte et inquiétante-, mes skis à la main, je m’apprête à rendre mon matériel et à récupérer mes chaussures. A travers une vitre de plexiglas, je m’adresse à la gérante, non masquée elle non plus. Je lui règle ce que je dois, et la remercie. C’est alors qu’elle me dit : « Par contre, il faudra penser à mettre votre masque, s’il vous plaît. » Je marmonne un vague « oui« , et son collègue embraye : « Vous pouvez mettre le masque s’il vous plaît ?« . Devant mon expression sans doute parlante (bien que je ne pipe mot), il ajoute ces mots, qu’il pense sans doute chargés de sympathique connivence : « Je sais, c’est lourd, nous aussi on a hâte qu’ILS nous disent de l’enlever« . C’est dit avec gentillesse, mais j’ai un déclic.

Cela faisait des mois que je tournais autour du sujet. Cette phrase a priori banale contient tout ce qui m’a profondément intrigué depuis le début de la crise du Covid.

Pourquoi avons-nous accepté aussi facilement le port d’un masque après nous être vus expliquer par une éphémère porte-parole du gouvernement qu’il était « inutile » et que son utilisation nécessitait « des gestes techniques précis » ?

Pourquoi tenons-nous comme évident le fait de nous dissimuler la moitié du visage dans des conditions rocambolesques (en entrant debout au restaurant, le port du masque est obligatoire ; assis à une table à 50 cm d’une autre, il ne l’est plus) ?

Qu’est-ce qui donne à ce mystérieux « ils » l’extraordinaire pouvoir d’obliger les gens au port du masque ? Et d’ailleurs, qui est vraiment ce « ils » ?

Comment les hommes, êtres de culture par excellence, oublient-t-il aussi massivement que le visage est notre carte d’identité atavique, la première chose que voit notre prochain de nous, la partie de notre corps qui exprime le mieux nos émotions et notre langage non-verbal ?

Toutes ces questions renvoient à plusieurs phénomènes, heureusement connus et étudiés en raison de leurs antécédents historiques et expérimentaux. Nous allons nous pencher sur certains d’entre eux pour développer une thèse qui soit la plus claire possible.

La dilution de responsabilité, qu’est-ce que c’est ?

En psychologie sociale, la dilution de responsabilité (aussi appelée « effet de témoin ») est un phénomène observé de dilution de la responsabilité individuelle au sein d’un groupe. Il a été mis en évidence dans les années 60 par deux chercheurs, John Darley et Bibb Latané. Pour faire simple, ils ont découvert que la probabilité que nous intervenions dans une situation d’urgence est plus faible lorsque nous sommes en groupe. Plus il y a de témoins, moins il est probable que nous agissions ; et nous agissons de toute façon beaucoup moins vite.

Imaginez que vous vous promenez dans une rue fréquentée en ville, quand un homme s’effondre soudain. Vous hésitez à intervenir davantage que si vous étiez seul, pour plusieurs raisons :

  • Pourquoi interviendriez-vous, plutôt qu’un autre ? La foule de la rue constitue ce que vous percevez comme un groupe. La responsabilité de porter assistance à la personne qui s’effondre est diluée, répartie entre chaque personne constituant le groupe.
  • L’appréhension de l’évaluation : vous craignez une évaluation négative de votre intervention par les autres membres du groupe, vous sachant observé. On pourrait imaginer dans notre exemple que la victime est un poivrot habitué des chutes et connu dans le quartier, et que l’on rie de votre sentiment d’urgence alors que la situation est habituelle.
  • Enfin, l’homme est un animal grégaire. L’influence sociale est déterminante. Votre délai de réaction est rallongé car vous observez ce que font les autres pour vérifier que vous avez bien compris la situation. Les gens s’observant les uns les autres, cela crée une inhibition générale.

Ces résultats probants ont été confirmés par d’autres expériences depuis. Si certains biais doivent honnêtement nous pousser à les tempérer, ils ont grandement apporté à la psychologie sociale. Et permettent de comprendre en partie la remarque de l’employé de la boutique de location de skis, et la situation française sur le port du masque.

Quel rapport avec le port du masque ?

En annonçant un port du masque obligatoire, le gouvernement a imité d’autres pays (Asie du Sud-Est ou Italie par exemple) à la même période. Devant le poids du nombre, Macron et consorts ont sans doute estimé que c’était une mesure essentielle de la lutte contre le Covid : on peut y voir un effet de l’influence sociale (après avoir dit le contraire, le gouvernement a finalement imposé le port du masque). Ce n’est pas la seule raison : la judiciarisation extrême de la société a sans doute entraîné la peur de poursuites judiciaires pour mise en danger de la vie d’autrui ; Agnès Buzyn en sait quelque chose. Cela explique aussi la frilosité de notre société et de notre gouvernement. Le principe de précaution est omniprésent, nous ayant fait surréagir à quelque chose qui ressemble davantage à une grippe de saison nouvelle qu’à la peste noire.

Dans ce contexte, quand nous espérons « qu’ILS nous disent » d’enlever le masque, nous nous en remettons de facto totalement à un décideur externe, probablement sans nous en rendre compte, et sans nous poser de questions. Là encore, l’influence sociale est prépondérante : le loueur de skis sait sûrement que tout le monde impose le port de la muselière dans les commerces, et craint sans doute la réprobation sociale (un client apeuré lui faisant la leçon en cas de négligence par exemple).

Quel contraste saisissant entre des individus globalement exaspérés de devoir porter sagement leur bout de tissu en sentant bien qu’il y a quelque chose de pas très naturel ou normal dans cette affaire, et des structures humaines (l’entreprise en premier lieu) au sein desquelles les mêmes remisent ce sentiment par peur de la réprobation sociale ! Sitôt passé le seuil du bureau/du commerce/du bâtiment public, la responsabilité est divisée. Je n’aime pas porter le masque, mais face à une telle masse humaine qui le porte et veille à son port par autrui, que puis-je faire ?

Nous n’avons, semble-t-il, pas réalisé que nous n’étions pas obligés d’être les maillons d’une chaîne inutile et mal huilée. Nous remisons notre jugement sur le masque pour les conversations privées, où nous arborerons un air bravache en fustigeant le gouvernement. Mais en nous fondant sur le comportement d’autrui, nous suspendons ce jugement dès lors que nous sommes en groupe.

Ce qui nous amène à la réponse aux autres questions posées : qui est le « ils » ? D’où tient-il son pouvoir ?

Vous pouvez lire la deuxième et la troisième partie de cet article sur ce blog !