La métallophobie, arme de guerre des mélonormés

Les fans de musique metal sont victimes de l’hégémonie de la musique commerciale au quotidien

Bien peu de médias en parlent ; pourtant, la métallophobie quotidienne fait des ravages dans le monde des amateurs de musique. Les metalheads (nom des fans de métal) subissent une oppression systémique et protéiforme du privilège pop et du privilège rap, incarnation féroce de la mélonormativité. Il est temps que cela cesse !

VectorStock.com/25659397

« Allez, chacun passe une chanson et fait découvrir un morceau aux autres ! » Les styles musicaux s’enchaînent : pop, rock, électro, ragga, rap, r’n’b, dub, etc. Depuis plusieurs années, les enceintes Bluetooth ont instauré une apparente démocratie de la musique dans les soirées festives. Pourtant, comme tout système politique, elle a ses parias, ses exclus.

Fan de metal extrême, Estéban propose à ses amis un morceau. La réponse, unanime : « Non, ça va casser l’ambiance, c’est trop agressif » . Aucune discussion possible, pas de conciliation : Estéban est rejeté par un consensus implicite. Il n’est pas le bienvenu, et on ne headbangera pas sur les vociférations et les riffs endiablés de Slayer. Ravalant sa frustration, il feint comme les autres – les mélonormés- d’apprécier les gémissements de Rihanna. Comme des millions d’autres fans de metal, Estéban vient de subir une micro-agression.

Micro-agressions et système excluant

Rentré chez lui, Estéban décide de se changer les idées et allume la télévision, mais tombe sur Quotidien qui montre des metalleux avinés montrant leur postérieur. Écœuré par ces clichés, notre metalhead passe à Spotify : inutile, le service de streaming ne connaît pas le quart des groupes de black metal qu’il demande.

Alors, Estéban sort se promener ; las, des enfants le montrent du doigt, et de nombreux passants se retournent sans gêne sur lui. Ils se moquent de ses cheveux longs, de ses bracelets à clous, de son maquillage noir et de ses bagues à tête de mort. Il rencontre une connaissance et lui fait machinalement le signe des cornes avec la main ; méprisant, l’autre lui tend la sienne. « Les gens ont tellement intériorisé la metallophobie qu’ils imposent même leur façon de saluer » , témoigne Estéban.

Ces micro-agressions quotidiennes, il s’y est habitué. Le sentiment d’exclusion, lui, demeure : « Pourquoi les gens rejettent-ils ce qui est différent, et qu’ils ne peuvent pas comprendre ? » Pour lui, c’est clair : les fans de metal sont les victimes du rap-triarcat et de la pop-triarcat, deux styles qui permettent aux majors de la musique d’engranger des milliards de dollars et qu’elles protègent jalousement en stigmatisant ceux qui écoutent des musiques différentes.

Pour Esteban, aucun safe space

Les amateurs de soupe auditive peuvent ouvrir n’importe quelle radio à n’importe quel moment pour être bercés de morceaux interchangeables de musique mondialisée. Ils ont leurs émissions, leurs évènements ; leur culture et leurs codes définissent la normativité des espaces musicaux publics et privés. Pour eux, le monde entier est un safe space.

Estéban, lui, n’a pas de radio dédiée ; tout au plus, quelques émissions confidentielles proposées à des heures tardives. Même ses refuges habituels (les grands festivals metal) sont victimes de l’entrisme de la musique commerciale et d’une appropriation culturelle ne subissant aucune limite : « Avant, on était entre vrais metalleux, et on pouvait partager notre expérience de personnes metallisées autour d’une bière sans craindre l’oppression. Aujourd’hui, on subit l’invasion de cohortes d’adolescents gothiques écoutant des groupes commerciaux, de vieux boomers qui achètent le dernier album de Metallica en expliquant que c’est du metal, ou de bimbos Instagram qui qui font de l’appropriation culturelle en s’habillant en noir« .

Les solutions : intersectionnalité et éducation populaire

Fort de ces amères constatations, Estéban a fondé en 2015 le CCMI, le Comité Contre la Metallophobie Institutionnelle, qui rassemble aujourd’hui plus de 200 000 metalleux. Son but : « Unir les metalleux autour d’une cause commune, la lutte contre la metallophobie« .

Punk, black, hardcore, doom, death, thrash, hard rock, heavy : pour Estéban, le combat contre la pop-triarcat et le rap-triarcat passe par l’union contre la métallophobie. « Les punks se battent pour le droit de porter une crête de cheveux verte ; les thrashers militent pour le respect de la veste en jean sans manches avec des patchs cousus ; les black metalleux veulent invoquer Satan sans se cacher. Au CCMI, on essaye d’unir tous les fans de metal pour mener une vraie lutte intersectionnelle. Chacun avait son drapeau, comme les LGBT : maintenant, nous sommes unis sous la même banière. Noire, bien sûr.« 

Depuis 6 ans, Estéban propose donc des conférences autour du monde pour sensibiliser différents publics à la metallophobie. Évidemment, Estéban a pris soin d’étudier les luttes intersectionnelles existantes pour plus d’efficacité. « Nous montrons aux gens que s’habiller en noir est un signe extérieur de soutien à notre cause. Bien sûr, nous leur vendons ensuite les vêtements de notre shop pour metalleux ! ». Estéban confie que l’étude de Rokhaya Diallo et d’Assa Traoré lui a énormément appris sur l’art de conjuguer business et luttes sociales. « Il faut bien vivre ! », assume le redresseur de torts chevelu qui a compris grâce à ces égéries que « tout le monde peut se plaindre de quelque chose pour gagner sa vie« .

Mais Estéban va plus loin : il en appelle à une véritable décolonisation de la musique. Le CCMI va d’ailleurs publier une étude susceptible d’ébranler toutes les représentations musicales existantes. « Après une enquête approfondie, nous nous sommes rendus compte que la musique doit tout au metal depuis au moins 3 000 ans. Saviez-vous que Jésus avait les cheveux longs parce qu’il était metalleux ? Que les chevaliers armés se protégeaient en réalité pour aller dans des pogos ? Que si la bière était une boisson quotidienne au Moyen-Âge, c’est parce que les metalleux avaient une culture extrêmement puissante à cette époque ? » L’enquête démontre en effet comment la culture metal a été depuis des siècles victime d’une invisibilisation systémique.

Le CCMI propose d’emblée des pistes pour une société plus apaisée et un véritable vivre-ensemble musical : « Interdire tous ceux qui ne pensent pas comme nous, ce sont des fascistes ; obliger les majors de la musique à pratiquer une discrimination positive en faveur des metalleux ; établir des quotas de musique metal dans toute programmation musicale« . Pour rallier les soutiens à la cause, les hashtags #Balancetapop et #MeTal ont été créés. Il ne reste plus qu’à espérer que les dirigeants se penchent sur cette question douloureuse, car c’est de la reconnaissance des erreurs du passé que pourra naître une musique plurielle et riche de sa diversité musicale !

« Casse-Noisette » est raciste ? Vite, des opéras de rap !

La solution à la musique classique, jugée trop raciste

Dernière conquête de la « cancel culture » dans le monde de la musique classique : le célèbre ballet « Casse-Noisette » a été déprogrammé de l’Opéra de Berlin. En cause : son innommable racisme. Heureusement que pour compenser, une bonne partie du rap français peut diffuser ses mélopées d’amour en toute liberté.

Il a répandu le venin du racisme pendant 129 ans dans l’esprit de millions de spectateurs. « Il », c’est le ballet « Casse-Noisette », composé par l’obscur Piotr Tchaïkovski. Les « spectateurs », ce sont ces êtres fragiles incapables de nuance et de recul, qui croient tout ce qu’ils voient. « Selon un podcast du Staatsballett, le public n’est pas encore prêt à bien comprendre ce qu’il voit sur scène […] », rapporte le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. Les images du Bolchoï (ci-dessus) recèlent en effet une violence raciste poussée à son paroxysme !

Heureusement, l’escouade « woke » -incarnée cette fois par Christiane Theobald, directrice par intérim du Staatsballett- a décidé d’épargner à ces âmes perdues la vision du Mal en puissance en déprogrammant le ballet cet hiver. En cause : l’acte II du ballet, qui montre des chorégraphies typiques de plusieurs nationalités, notamment orientales et asiatiques. « Nous devons nous demander si des éléments de l’époque de la création posent problème« , explique la SJW Theobald.

Mieux que se demander, elle y a répondu, puisque l’œuvre ne sera pas jouée. On voit ici l’abnégation totale des « éveillés », particulièrement vigilants quand il s’agit de musique classique. Ne soyons pas polissons et ne relevons pas leur contradiction à propos de cette musique qui serait un « privilège » d’Asiatiques et en même temps les représenterait de façon raciste. Ils sont fous, ces Asiatiques…

L’Opéra de Berlin a désormais un autre problème à gérer : il y a un trou dans sa programmation. Désireux d’aider les « éveillés » à apporter la lumière dans les ténèbres, nous proposons plusieurs pistes.

Pourquoi pas des ballets de rap ?

On pourrait aller plus loin, et jouer sur la scène des grands opéras des morceaux de rap dans des créations ambitieuses. Cela serait l’occasion de « dé-blanchiser » la musique classique, et d’ailleurs de dé-classiciser ce privilège musical de Blancs. En plus, ça donnerait l’occasion à des jeunes-issus-de-la-diversité de toucher un public inhabituel (bien que raciste et impressionnable).

En effet, le rap est une musique pleine d’amour, et un style regorgeant de talents. Chaque jour en France, de nombreux rappeurs saturent YouTube de leurs créations artistiques de haute volée pour mélomanes exigeants. Oui, il peut parfois s’y trouver quelques propos dérangeants, mais c’est pour faire réfléchir !

Amour et poésie dans le rap français (capture d’écran 20Minutes FR/YouTube).

Quand Nick Conrad chante par exemple « Je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents, écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs de tout âge petits et grands« , ce n’est pas du racisme pur et dur : c’est une courageuse dénonciation politique. « J’me rappelle étant p’tit, y avait beaucoup de gens qui voulaient pas être Noirs. J’ai entendu comme ça des trucs de torture, dans des films, dans des séquences » (sic), explique M. Conrad, qui précise que « le rap, c’est un style qu’il faut comprendre » (re-sic).

Le public de la musique classique étant visiblement un peu benêt, on espère qu’il élèvera son niveau pour la première de « Casse-Blancs », adaptée de l’œuvre de Nick Conrad. Et se laissera séduire par les élégants mouvements de danseuses professionnelles dont on peut déjà admirer la grâce dans d’innombrables clips de rap.

Comme il en faut pour tous les goûts, on peut imaginer avec exaltation d’autres opéras et ballets : Freeze Corleone (et ses répliques savoureuses, telles « Rien à foutre de la Shoah » ou « J’suis à Dakar, t’es dans ton centre à Sion« ) ou encore la délicate mise en scène adaptée de Lunatic, incluant la poignante tirade « Quand j’vois la France jambes écartées, j’encule sans huile« .

Il faudrait cependant indiquer aux spectateurs crédules qu’il est inutile de craindre pour leur arrière-train en entendant cela : ce n’est que de l’art, rien de plus.