Erdogan vs. Macron : quand le corps parle aussi

Traîner sur Youtube, cela a du bon ! On y trouve des séquences qui en disent davantage sur les rapports de force que bien des mots. Retour sur la conférence de presse commune de Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron du 5 janvier 2018, durant laquelle les présidents turc et français ont littéralement incarné leur politique respective.

Emmanuel Macron lors de la conférence de presse conjointe du 5 janvier 2018 (capture d’écran : source ici).

C’est une vidéo de Brut publiée sur Youtube qui présente des images de la conférence de presse franco-turque du 5 janvier 2018, alors que Macron recevait Erdogan à l’Élysée. Un montage de 4 minutes 05 intitulé « La réponse sèche du président turc Erdogan à un journaliste français » qui donne l’envie de faire du Fabien Olicard. Alors qu’ils réagissent l’un après l’autre à une question posée par Laurent Richard (journaliste pour « Envoyé spécial » sur France 2), les deux chefs d’État développent chacun un langage corporel antinomique de celui de leur homologue… et qui matérialise plus efficacement que 1 000 gloses leurs conceptions respectives du leadership et de l’autorité.

Un Erdogan froid et autoritaire…

« Monsieur le président Erdogan, la France, l’Union européenne peuvent-elles vous décemment vous faire confiance en matière de lutte contre le terrorisme 7 ans après le début du conflit en Syrie ? » La question a le mérite d’être claire. Pour la justifier, Laurent Richard évoque pêle-mêle la fourniture d’armes et de munitions « aux groupes combattants islamistes« , la libération par la Turquie de « membres de Daech« , et parle même du « double jeu » de la Turquie en Syrie. Une question posée pendant 1 minute et 09 secondes, laps de temps durant lequel Erdogan écoute le journaliste en arborant un visage fermé et impassible.

Le président turc demande une précision… puis interrompt la réponse du journaliste en tendant la main, paume vers le sol, effectuant la gestuelle typique d’un instituteur qui intimerait le silence à une classe dissipée (à 1’57 dans la vidéo).

Accusant M. Richard de parler « comme quelqu’un du FETÖ » (Fethullahist Terrorist Organisation, nom donné par Erdogan au mouvement Gülen dirigé par l’opposant Fethullah Gülen), Erdogan commence sa réponse en s’aidant de son index gauche. Ce dernier pointe d’abord le journaliste pour appuyer l’accusation (à 2’25), puis pour désigner des « procureurs liés au FETÖ », aujourd’hui « sous état d’arrestation ». La continuité du geste fait le lien entre ces opposants politiques et le journaliste français.

Plus tard, Erdogan se veut professoral en demandant au journaliste pourquoi il ne lui demande pas sa réaction sur les « 4 000 camions d’armes envoyés par les États-Unis » (main droite tendue brièvement devant soi pour souligner un état de fait, une situation factuelle) : « Tu devrais aussi poser des questions là-dessus« .

Le président turc termine par une leçon de journalisme en adoptant une posture mesurée et juste, joignant devant lui les doigts de ses deux mains (à 3’18) : « Quand vous posez vos questions, il faut être sensible« . La posture est maintenue physiquement : la main gauche appuie l’argument erdoganesque, main dont le pouce et l’index joints accompagnent les trois autres doigts tendus dans un geste autoritaire et vaguement pédagogue destiné à remettre l’interlocuteur à sa place (à 3’32).

La posture « tais-toi et écoute-moi » (capture d’écran Youtube).

La réponse se termine sur ces mots : « Il faut, s’il vous plaît, apprendre à ne pas parler avec ces discours à la FETÖ« . La caméra fixe ensuite Macron, à droite de l’estrade. Et le corps du président français entre en action à son tour.

… et un Macron gêné

Regard fixé sur le journaliste français, le président français prend une inspiration comme s’il allait parler (à 3’41)… puis se ravise, referme la bouche et baisse les yeux sur son pupitre, probablement en attendant la fin de la traduction dans son oreillette. On notera le coup d’oeil en biais à Erdogan à 3’44 : pour décrypter l’attitude du président turc après une question déplaisante à laquelle celui-ci ne doit pas être habitué dans son pays ?

Tendant la main vers Erdogan, Macron commence par une phrase courte destinée à résumer la réponse de son homologue : « Donc la réponse était non. » Le président sourit ensuite (à 3’50), expression faciale universelle contrastant avec l’impassibilité du président turc et destinée à détendre l’atmosphère après la question de L. Richard.

L’enjeu semble entendu pour le président français : il ne faut pas laisser croire au calife turc que l’État français utilise les journalistes français pour poser de « vraies » questions sur les intentions turques sans s’embarrasser de l’étiquette diplomatique. Il faut reprendre le contrôle et revenir dans les sentiers battus en s’aidant d’éléments de langage convenus.

La transition est marquée par un geste éloquent : à l’image d’un écolier hésitant face à un examinateur pugnace, Macron frotte son nez avec son index, comme pour mieux chercher ses mots (à 3’56).

« Mmh, laissez-moi réfléchir », semble dire le président français (capture d’écran Youtube).

« Aujourd’hui, nous travaillons très bien avec la Turquie dans toute la région« , commence Macron. Tout en cherchant des mots creux à ânonner, le Président tripote son oreillette derrière son pupitre, un geste mécanique qui renforce l’impression qu’il improvise nerveusement ou se raccroche à des branches sûres. Son regard vague fixe un point indéterminé en aval du Président et contraste encore une fois avec le regard franc d’Erdogan, qui dévisageait le journaliste durant toute sa réponse.

Macron conclut en redonnant à ses propos un sérieux tout présidentiel : pour cela, il fronce légèrement les sourcils. Une mimique tout enfantine qui donne l’air sérieux et investi.

Conclusion : des postures opposées, à l’image des politiques turque et française

Cette séquence illustre à merveille deux conceptions antinomiques de l’autorité présidentielle : un président turc décidé, autoritaire et sec ; et un président français gêné, qui dissimule cette gêne d’abord avec de l’humour (sûr de ses qualités, Macron use d’abord de son charme pour faire rire l’assistance), puis avec des éléments de langage surannés soutenus par une posture qui se veut sérieuse, mais dont certains éléments trahissent de la nervosité.

En une séquence, les corps matérialisent leur politique respective : expansionniste, autoritaire et sûr de sa force pour l’un, charmeur et nerveux pour le second. Erdogan est un leader intransigeant et dominant ; Macron, un jeune homme peu rompu à l’exercice de l’autorité et soucieux de contenter tout le monde (les journalistes français et le président turc).

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