AJ+, au-delà de l’information cool et branchée

Le média qui s’autoproclame « inclusif » est le promoteur d’une certaine idée du monde…

Les sénateurs ont voté un amendement interdisant le voile dans les compétitions sportives ? AJ+ propose un traitement de l’information bien travaillé, mais biaisé et porteur d’une vision du monde bien connue. Le média qatari se fait surtout le relais de l’islamisme politique, et utilise les mêmes recettes. Décryptage.

Capture d’écran AJ+ français (page Facebook).

AJ+ en France mise tout sur les réseaux sociaux ! Affranchi des médias traditionnels, le média diffuse ses contenus directement sur les GAFAM. Sa ligne éditoriale est résumée sur sa page Facebook : « Média inclusif qui s’adresse aux générations connectées et ouvertes sur le monde. Éveillé·e·s. Impliqué·e·s. Créatif·ive·s. » Notons que « éveillé » se dit « woke » en anglais.

Visiblement soucieux de laïcité et de justice sociale, AJ+ couvre ces jours-ci les discussions parlementaires sur le port du voile lors des compétitions sportives, et en général au sein de l’espace public français. Interpellé par son grand écart idéologique (à la fois relais des thèses woke/indigénistes et outil de soft power qatari), on souhaite savoir ce que donne cette alliance de concepts a priori contre-nature sur le port du voile pour les sportives.

Cela commence jeudi 20 janvier d’un post avec une photo (synonyme de davantage de visibilité) sur laquelle on peut lire : « Le Sénat a voté un amendement interdisant le port du voile lors de compétitions sportives« . Sur la photo, une jeune femme voilée au regard paisible tient un ballon de basket. Sa silhouette tout de noir vêtue masque la tour Eiffel en arrière-plan : l’image est bien choisie.

Au vu de la ligne éditoriale d’AJ+, on pourrait envisager le procès en islamophobie et la vieille antienne d’une France rance refusant la diversité et les lubies « woke« . Mais le média qatari est subtil : il sait que les jeunes, qui constituent sa cible marketing, sont rompus aux codes des réseaux sociaux sur lesquels ils s’informent davantage que les médias traditionnels (sondage Ifop pour France Info(1)) et n’apprécient que moyennement les injonctions éculées et directes à la papa.

Des intentions… voilées ?

Cependant, sur le port du voile dans les compétitions sportives, plusieurs éléments interpellent dans les publications du pure player : le contexte social, la sélection des informations, la façon de présenter l’information, et enfin l’échelonnement de l’information et des angles sur ce sujet.

D’abord le contexte social, qu’on suppose connu par tout média se prétendant sérieux. Les victimes sont légion ; la France trouve avec l’orthopraxie et le prosélytisme inhérents à l’Islam un inépuisable sujet de discorde ; le racisme (pardons, racialisme) est de retour ; le mouvement « woke » veille au grain. Ce type de post touche un sujet faisant régulièrement l’objet de controverses, potentiellement propre à échauffer les passions communautaristes : AJ+ le sait, ou devrait le savoir. Bien sûr, il ne s’agit pas de censurer l’information en fonction du contexte social, mais c’est un élément à prendre compte ici.

Le propos, maintenant. Contraint par le format des réseaux sociaux et l’aptitude à la concentration plutôt faible de l’internaute moyen, AJ+ omet plusieurs éléments, pourtant importants pour saisir la pleine mesure de ce vote sénatorial, et ses limites. En annonçant que « si cette fois-ci l’amendement est adopté par l’Assemblée nationale, toutes les compétitions sportives organisées par des fédérations françaises seront concernées« , AJ+ passe sous silence le fait que l’Assemblée nationale, à majorité macroniste, risque très fort de ne pas voter cet amendement (comme elle l’a déjà fait).

Ajoutons à cela le choix éditorial de préciser que ce vote sénatorial a eu lieu « malgré l’opposition de la ministre des Sports« . Cette façon de présenter l’information sous-entend un affront direct fait à un membre du gouvernement. Pourtant, la France est une démocratie parlementaire : si la Ministre peut donner son avis, les sénateurs ne sont nullement obligés d’en tenir compte.

Un entonnoir cognitif…

Dans un second post publié le lendemain (vendredi 21 janvier), AJ + précise son traitement du sujet en diffusant une vidéo relayant la parole des « premières concernées » par le sujet, qui d’après lui « ne sont encore une fois pas écoutées« . Il s’agit en fait de témoignages d’étudiantes voilées qui désapprouvent unanimement l’amendement. Le problème ici réside dans la sélection des témoignages en question. En effet, ils ne donnent à voir qu’un point de vue unique, résumé par AJ + dans son post : « Ça témoigne d’une islamophobie, qui est grandissante » (citation mise en exergue). En ne relayant que la parole de personnes épousant ses points de vue, le média donne l’illusion d’une unanimité totale sur le sujet, et semble vouloir épargner à son public un débat contradictoire.

À ce stade, on a l’impression que l’étau se resserre ; nous passons d’une information ponctuelle à une accusation indirecte. Cette impression est renforcée après lecture d’un troisième post publié le 23 janvier, où il est question des amendements et lois qui « fleurissent » en France depuis 2004, « certain.e.s » dénonçant une tentative de contrôler le corps des femmes musulmanes« . Le ton devient plus virulent et met en exergue un parti-pris distillé avec rythme ; la légende de l’image feint de se demander cette fois si « La France est en chasse contre le voile ? » (poser la question, c’est y répondre).

Enfin, le collectif des « Hijabeuses » est mis en avant dans un quatrième post le 27 janvier. On y voir des jeunes femmes voilées jouer au football devant le Sénat pour protester. La légende du post met en exergue leur sentiment « d’injustice« . La vidéo donne à voir une curieuse contradiction : les jeunes femmes y portent toutes le voile sur la voie publique et militent pour son port, qu’elles estiment être un droit ; mais déclarent en même temps que le porter est « quelque chose de personnel et d’intime« .

Finalement, sur ce sujet, AJ + informe, puis fait témoigner, pose ensuite une question en donnant les éléments d’une accusation, et conclut par la mise en scène d’une petite manifestation a priori sympathique. Le propos s’affine à l’aide de la technique du nudge. En clair, le média construit une architecture progressive qui amène le lecteur de son plein gré à une inévitable conclusion logique : la France est islamophobe.

… au service d’un autre objectif que le message visible ?

Le procédé rappelle fort une certaine conception de l’islamisme politique : victimisation et procès en islamophobie. L’alliance saugrenue du progressisme et de cet Islam politique se matérialise dans le second post, qui utilise le féminisme en vogue pour sous-entendre qu’un système patriarcal impose encore aux femmes ce qu’elles peuvent ou non porter. On remarque par ailleurs qu’AJ+ ignore superbement l’actualité de pays comme l’Iran, où la femme refusant de mettre un tchador peut réellement le payer de sa liberté, voire de sa vie.

Le média qatari donne ainsi à voir une interprétation toute personnelle de la laïcité et des Droits de l’Homme : utiles si ils servent sa vision du monde, ignorés sinon. Le résultat : un refrain paranoïaque et indigéniste déjà seriné 1 000 fois, que ne renierait pas Houria Bouteldja.

AJ+, un média ou un militant ? Poser la question, c’est y répondre…

(1) On appréciera une conclusion de ce sondage : ce sont aussi les personnes qui s’informent en priorité via les réseaux sociaux qui croient le plus aux fake news…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *